/// Signal
ChatGPT à 20 % de Google : le dénominateur n’est pas sourcé

Le fait : lors d’un point presse tenu le lundi 2 novembre 2026 — The Verge écrit « on Monday » et publie le mardi 3 —, OpenAI annonce que le volume de requêtes de recherche traitées par ChatGPT équivaut désormais à 20 % de celui de Google. L’annonce est faite par Adam Fry, responsable produit grand public de ChatGPT. The Verge publie l’information le lendemain, 3 novembre à 18 h 30 UTC, sous la plume de Hayden Field, et ajoute, au paragraphe suivant, la parenthèse qui change tout : « Fry did not specify the source of the Google search volume number. » Un ratio dont le numérateur est compté par l’entreprise qui l’annonce, selon une définition qu’elle choisit, et dont le dénominateur n’est pas sourcé : ce n’est pas une mesure, c’est une déclaration. Nous avons lu l’article, remonté le seul lien qu’il pose sur l’infrastructure supposée, et cherché le document d’OpenAI qui étayerait le chiffre. Nous n’en avons trouvé aucun — mais les pages publiques d’OpenAI ne se laissent pas lire sans navigateur, ce qui interdit d’en conclure une absence. Il reste alors la parenthèse de The Verge, et elle suffit à fixer ce que le chiffre est et n’est pas. Cela ne l’empêchera pas de circuler comme un fait.
La phrase, d’abord, parce que tout le reste en dépend — et il faut savoir à qui elle appartient : c’est la prose de Hayden Field dans The Verge, publiée le 3 novembre 2026 à 18 h 30 UTC, et non une citation d’OpenAI : « the volume of search queries run through ChatGPT now equals 20 percent of the volume run through Google. » L’auteur précise ensuite deux choses, et dans le paragraphe suivant, pas dans celui-ci. La première est la définition retenue par OpenAI : « He said the company defines a search as any time a user inputs a query that results in a web search, as opposed to tasks like defining a term or a simple how-to explanation. » Une requête qui aboutit à une recherche web, donc — pas une définition, pas un mode d’emploi élémentaire. Le numérateur est donc compté par l’entreprise qui annonce le chiffre, avec une définition qu’elle a choisie. La seconde est la réserve, mise entre parenthèses, et c’est elle qui devrait voyager avec le chiffre partout où il sera repris : « Fry did not specify the source of the Google search volume number. » Un ratio a deux termes ; ici le premier est auto-déclaré et le second n’est pas sourcé. L’article ne donne non plus aucune période — ni jour, ni semaine, ni mois — sur laquelle les deux volumes auraient été mesurés. Rien ne permet donc, à un lecteur, un annonceur ou un concurrent, de refaire le calcul. Ce n’est pas une chicane de méthode : c’est la différence entre une mesure et une déclaration, et le titre de The Verge — « OpenAI says ChatGPT is catching up to Google in search » — dit bien que c’est OpenAI qui parle.
Deuxième point, et il faut le poser avant que la comparaison ne s’installe : le chiffre de Bing — « about 3 percent » — ne mesure pas la même chose que les 20 % d’OpenAI. Le texte écrit : « for comparison, Microsoft CEO Satya Nadella said during Google’s 2023 antitrust trial that Bing had about 3 percent of the search engine market share after trying for more than a decade. » Environ 3 % de part de marché des moteurs de recherche, chiffre donné par le patron de Microsoft pendant le procès antitrust de 2023 ; vingt pour cent du volume de requêtes d’un concurrent, chiffre donné en 2026 par un responsable produit d’OpenAI. L’un est une fraction d’un marché, l’autre un rapport entre deux entreprises, et trois ans les séparent. Passer de l’un à l’autre demande la part de marché de Google aujourd’hui, que l’article ne donne pas — sans elle, la formule de notre fiche du matin, « le pas d’OpenAI est majeur », ne se démontre pas, elle s’affirme. Ce qui se dit sans risque est plus étroit : 20 % du volume de Google n’est pas 20 % du marché de la recherche, puisque ce marché compte d’autres moteurs, et que l’article cite précisément Bing.
Troisième point, et c’est la moitié manquante du dossier : avec quoi ChatGPT cherche-t-il ? La réponse de The Verge est au conditionnel, et plus prudente que ce qu’on en a retenu : « OpenAI likely uses Microsoft Bing for a significant part of its searches, along with its in-house search index, although there is still some speculation that it routes some queries through Google. » « likely », probablement ; « some speculation », une supposition. Et le lien que l’article pose sur les mots « Microsoft Bing » ne mène pas à un document d’OpenAI : il mène à un fil du forum communautaire de la société, intitulé « Browse with Bing from API » (community.openai.com/t/browse-with-bing-from-api/404297). L’infrastructure qui rendrait le chiffre possible n’est donc documentée, dans cet article, par aucune source d’entreprise. La supposition inverse est plus intéressante encore, et elle a été perdue en route : si une partie des requêtes passe par Google, alors le moteur dont on mesure le volume est aussi un fournisseur, et le rapport de force change de nature. Nous ne l’écrirons pas comme un fait — la source écrit « some speculation », et rien de plus.
Quatrième point : à quoi sert ce chiffre, et à qui. Fry a aussi répondu aux journalistes sur les publicités — « Fry told reporters… » —, et The Verge rapproche lui-même cette annonce de la publicité et de l’entrée en Bourse, plus loin dans le même article : « Much like Google, OpenAI sees a potential path to profitability through ads, particularly as it approaches an IPO potentially slated for early next year. » C’est la phrase du journaliste, pas celle d’OpenAI, et il faut la lire comme telle. L’article rappelle que la société a annoncé le mois précédent des « images of sponsored products and services in ChatGPT rather than just a company’s name, logo, and a link to its product like before », et cite Fry sur la défensive : « Ads have not negatively impacted the product or the usage of the product », puis « most people do not seem to mind ads in the product ». Le chiffre est donc arrivé accompagné d’un discours sur la publicité et d’une entrée en Bourse annoncée comme potentielle pour le début de l’année prochaine. Cela ne rend pas le chiffre faux. Cela dit qui a intérêt à ce qu’il soit vrai — et devant un ratio non sourcé, c’est la première question à poser.
Reste ce qui ne dépend pas du chiffre, et qui tiendra dans six mois. L’article décrit un mouvement qu’il ne mesure pas lui-même mais qu’il documente : « as Google continues to reduce conventional referrals to third-party sites and invests heavily in AI tools — not just AI Overview but also additional generative AI capabilities, including personalized search results with visualizations and charts. » Qu’un moteur réduise les renvois vers les sites tiers est vérifiable ailleurs, et c’est la vraie raison pour laquelle un éditeur doit s’intéresser à cette annonce — bien plus que les vingt pour cent. Le journaliste, lui, emploie le nom d’usage du programme — et sa phrase est bien de lui, pas d’OpenAI : « for OpenAI, it’s “Intelligent UI,” or creating a visual and interactive interface within a chatbot response. » Puis il cite Fry — la citation se termine par une virgule, pas par un point, c’est celle de la source : « That’s where the future of this technology goes. You’re talking to a canvas, » Fry said. Une interface qu’on remplit, dans laquelle une réponse peut porter l’image d’un produit sponsorisé. La question ouverte n’est donc pas « ChatGPT dépasse-t-il Google » : elle est de savoir qui compte une recherche, selon quelle définition, et qui contrôle le décompte. Nous avons eu tort, en préparant notre fiche du matin, d’écrire que les 20 % représentaient « un volume réel mesuré par OpenAI ». La source ne dit pas cela : elle écrit « Fry did not specify the source of the Google search volume number », ce qui ne dit pas que le chiffre soit faux, mais que la provenance du volume de Google n’est pas donnée.
Verdict SassyNow
Utile avec réserve — le fait est daté, nommé, attribué, et il compte : OpenAI revendique désormais, pour son assistant, un cinquième du volume de requêtes de Google. Le mot « revendique » est le mot juste, et c’est toute la réserve de cet article. Les réserves sont dans la source elle-même, et il faut les lire avant de reprendre le chiffre. Il est auto-déclaré ; la définition de ce qu’est une « recherche » est choisie par celui qui l’annonce ; aucune période de mesure n’est donnée ; et The Verge écrit noir sur blanc que Fry n’a pas précisé d’où venait le volume de Google. Nous n’avons trouvé aucun document d’OpenAI sur ce chiffre, sans pouvoir conclure à une absence : les pages publiques du site ne se laissent pas lire sans navigateur, ce qui rend la vérification impossible par cette voie. La comparaison avec les « about 3 percent » de Bing oppose une part de marché de 2023 à un rapport de volumes de 2026 : ce ne sont pas les mêmes unités, et la seconde ne se déduit pas de la première. Enfin, l’infrastructure qui rendrait le chiffre possible n’est décrite qu’au conditionnel (« likely »), avec pour seul lien sur « Microsoft Bing » un fil du forum communautaire d’OpenAI, et l’article n’exclut pas que certaines requêtes passent par Google. Ce qui reste solide, et qui tiendra : Google réduit ses renvois vers les sites tiers et pousse ses propres réponses génératives, pendant qu’OpenAI prépare une interface qu’on remplit, des publicités illustrées, et une entrée en Bourse potentielle. La bonne question n’est pas de savoir si les vingt pour cent sont vrais, mais qui mesure le volume de référence : OpenAI ne l’a pas dit, et The Verge note qu’il n’a pas précisé d’où venait le chiffre de Google.
Sources
- The Verge — Hayden Field, « OpenAI says ChatGPT is catching up to Google in search » (3 novembre 2026, 18 h 30 UTC : « 20 percent of the volume run through Google », la définition d’une recherche, « Fry did not specify the source of the Google search volume number », les « about 3 percent » de Nadella, l’IPO et les publicités, « You’re talking to a canvas, » Fry said)
- OpenAI Community — fil « Browse with Bing from API » (seul lien posé par The Verge sur les mots « Microsoft Bing » : un fil de forum, pas un document d’entreprise)
- The Verge — couverture du témoignage de Satya Nadella au procès antitrust de Google (2 octobre 2023), article lié par The Verge derrière les mots « about 3 percent »