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Navier-Stokes : l’IA a produit une preuve, pas encore un résultat reconnu

Publié le 22 septembre 2026
Note Buzz : 9/10SassyNow : Utile avec réserve
Homme vu de dos écrivant des équations à la craie sur un tableau noir
Photo d’illustration — Jérémy Barande · CC BY-SA 3.0 · source

Le fait : le 8 septembre 2026, OpenAI a publié une résolution du problème de Navier-Stokes, l’un des sept prix du Millénaire, assortie d’une formalisation en Lean qui rend chaque étape vérifiable par machine. La veille, deux mathématiciens — dont l’un travaille chez son concurrent Anthropic — avaient publié leurs propres résultats sur des équations voisines. OpenAI a démenti toute reprise, puis a proposé de reconnaître leur priorité.

Navier-Stokes, c’est la question de savoir si les équations qui décrivent le mouvement des fluides finissent toujours par tenir. Elles servent tous les jours, du calcul aérodynamique d’un avion au débit du sang dans une valve artificielle. Ce qui n’était pas su, c’est si le calcul peut « exploser » et produire un résultat physiquement impossible. OpenAI affirme que oui, dans un cas précis : un fluide au repos, soumis à une force régulière, développe une vitesse qui diverge. Le calcul a mobilisé environ 10 000 agents d’IA en parallèle pendant 88 heures, du 1er au 5 septembre. Le modèle n’était pas GPT-6 Astra, sorti la semaine précédente : celui-ci n’a servi qu’à vérifier, en 17 heures.

Rien de tout cela n’est passé inaperçu. Tristan Buckmaster, professeur à l’université de New York, travaillait sur le même terrain avec Levent Alpöge, employé chez Anthropic. Le 7 septembre, la veille de l’annonce, ils ont mis en ligne leur propre résultat, formalisé en Lean. Buckmaster a déclaré publiquement qu’OpenAI les avait devancés après avoir appris qu’ils approchaient du but, et qu’on lui avait proposé de signer la solution à condition de retirer le nom de son partenaire, parce que celui-ci travaille pour un concurrent. OpenAI a démenti. Son responsable de recherche, Sébastien Bubeck, a qualifié publiquement la version de Buckmaster de « false and inflammatory allegations », et affirmé n’avoir jamais demandé le retrait du nom d’Alpöge de son propre travail. Buckmaster, lui, n’a pas parlé de plagiat : il a raconté sa version des faits.

Le 21 septembre, treize jours après l’annonce, OpenAI a publié sa preuve : un texte d’explication, un article au format PDF, et une formalisation en Lean — une version dont une machine peut vérifier chaque étape. Dans le même mouvement, la page crédite Buckmaster et Alpöge pour un travail concurrent sur les équations d’Euler, et propose de reconnaître leur priorité dans une annonce conjointe. C’est le fait que personne ne reprend. Une entreprise qui jugeait l’accusation sans fondement ne répond pas par une offre de priorité en treize jours.

Une phrase de cette page dit pourtant l’essentiel, et elle ne parle pas de mathématiques : « We do not intend to claim the Millennium Prize for this result. » OpenAI renonce au prix d’un million de dollars — vingt-six ans de tentatives. Une entreprise qui aurait satisfait les critères le réclamerait. Et l’Institut Clay continue de classer Navier-Stokes parmi les problèmes non résolus : le règlement exige une publication dans une revue conforme à ses critères, maintenue au moins deux ans, et une acceptation générale de la communauté mathématique. Aucune des trois n’est acquise.

La formalisation Lean, elle, ne tranche pas la question comme on le croit souvent. Elle garantit que les étapes de la démonstration découlent bien des hypothèses posées. Elle ne garantit pas que ces hypothèses décrivent vraiment le problème tel que l’Institut Clay l’a formulé. Cette lecture-là est un travail humain, et elle est en cours. Diego Córdoba, dont l’approche par forçage est à la base des progrès récents, a réagi : « We’re a little bit in shock. » Luis Silvestre, de l’université de Chicago : « Yesterday and today are crazy days. We’re all, in the community, discussing the implications of this. »

Buckmaster, lui, en a tiré une conclusion plus large. « I think it’s pointless. Like, I think the game is up », a-t-il déclaré à ABC News. Il dit se retirer de la course à la publication, vouloir finir son travail en cours, soutenir ses doctorants et ses post-doctorants plutôt que courir après un autre prix, et appelle OpenAI, Anthropic et DeepMind à s’asseoir pour fixer des règles communes. Il rapporte aussi que des mathématiciens ont cessé de dire publiquement sur quoi ils travaillent, pour ne pas donner d’idées aux laboratoires. Il faut ajouter un élément que peu de résumés reprennent, et qui vient d’OpenAI elle-même : « While unlikely, we cannot rule out that de-identified data derived from their usage of our products helped improve our models. » L’entreprise ne peut donc pas exclure que des données anonymisées issues de l’usage de ses outils par les deux chercheurs aient aidé ses modèles. Ce n’est pas un aveu : c’est une hypothèse qu’elle laisse ouverte.

Notre lecture : ce dossier a été raconté à l’envers. Partout, le récit est « une IA résout un problème du Millénaire, puis un comité rassure les mathématiciens » — un triomphe suivi d’une précaution. La séquence réelle est plus intéressante. OpenAI, qui cite dans son propre communiqué une récente « open letter » de mathématiciens intitulée « A Severe Misalignment of AI in Mathematics », découvre que deux chercheurs publient la veille de son annonce. Elle annonce le 8 septembre, dans une controverse de crédit. Le 21, elle publie sa preuve, offre la priorité à ceux qu’elle accuse, et crée le même jour un comité consultatif de neuf mathématiciens dont elle écrit noir sur blanc qu’il ne décidera pas du rythme de la recherche. Ce n’est pas un triomphe suivi d’une précaution : c’est une annonce, une contestation, puis une réponse.

Le test du retour à la moyenne : dans six mois, personne ne se souviendra de la dispute de priorité, et c’est normal. Ce qui restera, c’est la question que ce dossier pose pour la première fois à cette échelle — qui valide un résultat mathématique produit par une machine ? OpenAI a tranché seule, en renonçant au prix tout en publiant une preuve vérifiable. L’Institut Clay n’a pas bougé : Navier-Stokes reste sur sa liste des problèmes ouverts. Concrètement : quand un laboratoire annoncera « notre IA a démontré X », la seule question qui comptera ne sera pas « est-ce vrai ? » mais « qui a le droit de le dire ? »

Verdict SassyNow

Utile avec réserve — la preuve est publique et chaque étape est vérifiable par machine. Ce qui reste à vérifier — que ses hypothèses décrivent bien le problème — est un travail humain, toujours en cours.